Et si on parlait des athlètes handicapés comme des athlètes… tout court?


À l’approche des Jeux paralympiques 2026, les projecteurs se braquent enfin sur des athlètes trop souvent invisibilisé·es dans l’espace médiatique. On célèbre leurs performances, on partage leurs histoires, on s’émeut. Et c’est tant mieux! Mais derrière les médailles, les portraits inspirants et les discours bien intentionnés, une réalité plus complexe persiste: celle d’un accès inégal au sport, d’obstacles structurels encore bien présents et d’un regard social qui, parfois sans le vouloir, fait plus de tort que de bien.
Cette année, au lieu de juste applaudir ou de jouer au basket assis·es sur des chaises de bureau roulantes, on profitait de l’occasion pour vraiment comprendre ce que vivent les athlètes handicapé·es? Pour les organisations, gestionnaires et employé·es, c’est l’opportunité parfaite de poser les bonnes questions, de dépasser les clichés et de célébrer avec sens, pas juste avec des mots « inspirants ».
Le Canada : entre bonne volonté et obstacles persistants
Officiellement, le Canada affiche une belle volonté d’inclusion. Le gouvernement fédéral a mis en place une Politique sur le sport pour les personnes ayant un handicap et tout semble aligné pour que chacun·e puisse bouger, jouer et performer. Sur le papier, c’est parfait. Dans la réalité… c’est un peu plus compliqué.
Une vaste étude menée pour Sport Canada en 2024-2025 révèle que les enfants et les jeunes en situation de handicap rencontrent encore de nombreux obstacles pour pratiquer un sport: programmes adaptés rares, infrastructures pas toujours accessibles, coûts élevés et environnements qui ne tiennent pas compte des besoins physiques, sensoriels ou cognitifs. Même les proches aidant·es confirment que vouloir que leurs enfants bougent, c’est parfois un vrai parcours du combattant!
Du côté des organismes sportifs, les chiffres sont révélateurs. 6 sur 10 de ces organismes admettent qu’une partie de leur programmation est accessible ou qu’aucune activité qu’ils offrent ne l’est. Seul 1 sur 4 peut dire que la majorité ou la totalité de sa programmation est réellement accessible. Autrement dit, même avec la meilleure volonté, les ressources financières, la formation et les réflexes inclusifs ne suivent pas toujours.
Et ce n’est pas juste une question d’infrastructure: très peu d’organismes intègrent les personnes handicapées dans leurs instances décisionnelles ou leur gouvernance Toujours selon la même étude, les décisions se prennent encore « pour » plutôt que « avec » celles et ceux qui vivent ces réalités au quotidien.
L’insécurité financière: un obstacle majeur, même à haut niveau
Quand on pense aux athlètes de niveau professionnel, voire olympique, on imagine souvent des parcours d’élite, soutenus, financés, encadrés. La réalité est tout autre! Plusieurs athlètes handicapé·es de haut niveau vivent une insécurité financière marquée, parfois incompatible avec les exigences de l’entraînement de performance.
En fait, athlètes ou non, les personnes en situation de handicap partent avec une prise. Selon un rapport de Statistique Canada, le revenu d’emploi médian des personnes en situation de handicap au Canada est de 10 000$ inférieur à celui de leurs homologues qui ne sont pas en situation de handicap.
Au Canada, des athlètes paralympiques ont dénoncé publiquement l’insuffisance du Programme d’aide aux athlètes, dont les montants ne tiennent pas toujours compte des coûts supplémentaires liés au handicap: équipements spécialisés, soins de santé non couverts, déplacements plus complexes, accompagnement requis, etc. Certains et certaines doivent cumuler un emploi à temps partiel, ou même à temps plein, en parallèle de leur carrière sportive, au détriment de leur récupération et de leur performance.
Cette réalité crée une iniquité fondamentale, car à talent égal, les athlètes handicapé·es doivent souvent déployer beaucoup plus d’efforts simplement pour rester dans la course. Et cette pression financière agit aussi comme un filtre invisible, décourageant des personnes talentueuses d’accéder au sport de haut niveau, faute de ressources suffisantes.
« Inspirants », « courageux », « héros »… et si on se calmait un peu?
Il y a un grand décalage entre perception et réalité : le public connaît rarement ces obstacles. On ignore les efforts, les coûts et les adaptations nécessaires pour qu’un·e athlète puisse pratiquer.
Et pourtant, sans même savoir tout ça, à chaque Jeux paralympiques, les mêmes qualificatifs reviennent. On parle d’athlètes « inspirants », de « leçons de vie », de « héros du quotidien ».
Plusieurs personnes handicapées dénoncent ce qu’on appelle l’« inspiration porn », soit le fait de transformer leur existence ou leurs accomplissements en source de motivation pour les personnes non handicapées, plutôt que de reconnaître leur expertise, leur travail et leur passion. Les athlètes paralympiques, pour la plupart, ne pratiquent pas leur sport pour « donner espoir » ou « montrer qu’on peut tout surmonter ». Ils et elles s’entraînent, performent, gagnent et perdent pour les mêmes raisons que n’importe quel·le autre athlète: parce que le sport est une passion et fait partie de leur vie.
Réduire leur parcours à une histoire de courage ou de résilience individuelle occulte les véritables enjeux collectifs dont on ne parle pas: le manque d’accessibilité, les barrières systémiques, le sous-financement et l’absence de politiques pleinement inclusives. En EDI, ce glissement est bien connu. Quand on met l’accent sur l’individu, on évite de parler du système.
Ce que les Jeux paralympiques peuvent nous apprendre en EDI
Pour les organisations, les Jeux paralympiques ne devraient pas être qu’un moment de célébration ponctuel pour nommer nos athlètes paralympiques les plus célèbres et dire à quel point ils et elles ont du courage. Profitez-en pour vous poser des question:
- Qui a accès aux ressources?
- Qui doit constamment s’adapter?
- Qui est perçu comme « exceptionnel·le » simplement pour le fait d’exister dans un système qui n’a pas été pensé pour iel?
Parler des athlètes paralympiques autrement, c’est aussi apprendre à parler du handicap autrement dans nos organisations. C’est reconnaître que l’inclusion ne repose pas sur l’admiration ou la compassion, mais sur des choix structurels, des investissements concrets et une remise en question de nos normes.
En conclusion
Oui, les athlètes paralympiques sont impressionnant·es. Oui, leurs performances méritent d’être célébrées. Mais ils et elles n’ont pas besoin d’être constamment érigé·es en super-héros pour gagner le respect. Les considérer comme des athlètes à part entière, avec des réalités spécifiques et des obstacles systémiques, est déjà un pas immense vers une inclusion plus authentique.
Et si, cette année, on profitait des Jeux paralympiques non seulement pour applaudir… mais aussi pour réfléchir à ce que l’équité signifie réellement, sur les pistes, dans les arénas et dans nos organisations?
