Est-ce que ça se dit « expatrié » ou « immigrant » ?


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Doit-on dire expatrié ou immigrant pour parler d’une personne qui vit au Québec alors qu’elle est née ailleurs? Ces deux mots circulent souvent dans les conversations, mais ils ne veulent pas exactement dire la même chose. Derrière ces termes se cachent des histoires de déplacement, de statut administratif, de sentiment d’appartenance… mais aussi, disons-le, des connotations sociales et politiques bien différentes. Pourquoi certaines personnes se disent expatriées alors que d’autres se présentent comme immigrantes? Est-ce qu’on choisit le mot en fonction du projet, de la durée du séjour… ou selon l’image qu’on souhaite projeter? Avant de trancher, regardons d’un peu plus près ce qu’ils veulent dire, et surtout, ce qu’ils impliquent.
Le Québec, terre d’accueil (et de passage)
Le Québec attire. Que ce soit pour ses universités, son marché du travail, sa qualité de vie ou simplement son accent charmant, la province accueille chaque année des dizaines de milliers de personnes venues d’ailleurs.
Certaines s’installent pour étudier quelques années à l’université, d’autres arrivent avec un permis de travail fermé, un PVT (Programme Vacances-Travail) ou viennent rejoindre de la famille déjà installée. Et puis, il y a celles et ceux qui choisissent de s’y établir pour de bon, en demandant la résidence permanente et, éventuellement, la citoyenneté canadienne.
Bref, il y a mille façons de venir vivre ici, mais toutes ne signifient pas la même chose. On peut venir vivre au Québec sans nécessairement immigrer. Et c’est là que les mots deviennent importants: parce que la manière dont on nomme son parcours dit quelque chose sur la durée, le projet et même l’intention derrière ce déplacement.
Être expatrié·e: vivre ailleurs, mais pas s’y établir
Le mot expatrié vient du latin ex (« hors de ») et patria (« patrie »). Être expatrié·e, c’est littéralement vivre en dehors de son pays d’origine.
Dans les faits, on parle d’expatriation lorsqu’une personne réside temporairement dans un autre pays, souvent pour des raisons professionnelles. C’est, par exemple, le cas d’une ingénieure française envoyée à Montréal par son employeur, pendant deux ans, pour piloter un projet.
L’expatriation, c’est donc une forme de mobilité temporaire, parfois très encadrée par l’employeur ou le type de visa et souvent accompagnée d’une prime d’expatriation (et donc d’un salaire majoré). On reste rattaché·e à son pays d’origine: on garde sa citoyenneté, souvent son emploi, parfois même ses avantages sociaux. On ne cherche pas à « refaire sa vie » ailleurs, mais à vivre une expérience internationale, pour un temps donné.
C’est un peu comme un long voyage avec une date de retour. On découvre, on s’adapte, mais on sait que ce n’est pas définitif et qu’on repartira vers son pays d’origine éventuellement.
Cela signifie aussi potentiellement que les personnes expatriées ne s’investissent pas toujours de la « même manière » que celles qui s’établissent pour de bon. Par exemple, elles peuvent choisir de ne pas apprendre la langue locale, de rester davantage dans des cercles internationaux ou de conserver leurs habitudes culturelles sans trop chercher à « penser comme une personne québécoise ». Et c’est tout à fait cohérent: leur projet n’est pas celui de s’intégrer à long terme, mais de vivre une parenthèse à l’étranger avant de rentrer chez elles.
Être une personne immigrante: s’établir et s’ancrer
L’immigration, elle, suppose une autre intention. Le terme désigne le fait de s’établir durablement dans un pays autre que celui où l’on est né·e. C’est un processus qui va bien au-delà du simple déplacement. Il s’agit de refaire sa vie dans un nouveau contexte, avec tout ce que cela implique sur le plan légal, professionnel, culturel et personnel.
Une personne immigrante cherche à faire du pays d’accueil son pays. Elle s’y installe, y travaille, y fonde une famille et, souvent, entame des démarches pour obtenir la résidence permanente ou la citoyenneté.
Prenons un exemple concret: une étudiante étrangère qui termine ses études au Québec et décide de rester y travailler, puis d’obtenir sa résidence permanente, devient une personne immigrante. À partir du moment où son projet n’est plus temporaire, mais durable, elle s’inscrit dans un parcours d’immigration.
Même chose pour une famille qui arrive au Québec, inscrit ses enfants à l’école, cherche un emploi stable et commence à s’intégrer dans la communauté. Leur projet, dès leur arrivée, n’est plus temporaire: le Canada devient leur nouveau pays, avec toutes les démarches et engagements que cela implique.
Dans ce type de parcours, l’investissement est souvent plus profond. On apprend la langue de la région, on s’intéresse à la culture locale, aux débats sociaux, à la vie démocratique. On découvre les partis politiques, les enjeux de société et on se prépare à participer pleinement à la vie collective, notamment en votant un jour.
L’immigration n’est donc pas qu’un statut administratif, c’est aussi une démarche humaine, soit celle de s’ancrer ailleurs, de se reconstruire dans un nouveau tissu social, linguistique et culturel. .
Deux mots, deux images… et une différence de connotation
Si le sens de ces deux mots est clair, leur usage dans la vie quotidienne, lui, est beaucoup plus flou.
Le mot expatrié évoque souvent quelque chose de valorisant, presque glamour. On imagine une personne qui part vivre une « aventure » à l’étranger, qui travaille dans un autre pays pour un temps, souvent avec des conditions de travail avantageuses. Le mot expat est cool, presque synonyme de réussite et d’ouverture sur le monde et de richesse.
Le mot immigrant, quant à lui, a hérité d’une connotation plus lourde. Au Québec comme ailleurs, il est souvent teinté de politique, associé à des débats sur l’intégration, l’identité ou la langue. Dans certains contextes, il est même employé pour marquer la différence: il y a les Québécois·es et il y a les Autres. Et ça, forcément, c’est moins agréable à porter.
Il faut aussi reconnaître que certains partis politiques, ici comme dans d’autres pays, instrumentalisent la question de l’immigration pour tenter d’expliquer une partie des enjeux sociaux: la pénurie de logements, la pression sur les services publics, le chômage, la sécurité, etc. Dans ces discours, les personnes immigrantes deviennent malgré elles le bouc émissaire de tout ce qui ne va pas, comme si elles étaient la cause plutôt que la conséquence ou la solution à certains défis collectifs.
Ce type de rhétorique efface complètement leurs contributions bien réelles, car ce sont celles et ceux qui font tourner les hôpitaux, les commerces, les chantiers, les écoles, les entreprises, et qui enrichissent la société de leurs talents, de leurs langues et de leurs perspectives. Résultat: le mot immigrant se charge d’un poids symbolique injuste, alors qu’il devrait simplement décrire un parcours humain fait de courage, de choix et d’adaptation.
C’est pourquoi certaines personnes préfèrent se dire expatriées, même si, techniquement, elles s’installent à long terme. Souvent parce que ce mot sonne plus doux, plus neutre, plus positif. Et qui peut les blâmer? Personne n’aime être défini·e par un terme qui a été politisé ou utilisé de manière stigmatisante.
Mais ce glissement n’est pas anodin: il nous montre que les mots ne sont jamais neutres. Ils reflètent la façon dont une société perçoit les mobilités humaines.
Alors, qu’est-ce qu’on dit ?
En résumé, tout dépend du projet.
- On dit expatrié·e lorsqu’une personne est au Québec de manière temporaire: pour un mandat de travail, un échange universitaire, un permis vacances-travail, une expérience professionnelle ou d’études, avec l’intention de retourner dans son pays d’origine (ou d’aller ailleurs) après.
- On parle de personne immigrante lorsqu’on souhaite s’établir ici pour de bon, obtenir la résidence permanente, la citoyenneté et faire du Canada son nouveau pays.
Mais au-delà du statut administratif, le mot qu’on choisit pour se définir a aussi un poids collectif. Dire qu’on est expatrié·e alors qu’on s’installe durablement ici, c’est aussi, même sans le vouloir, contribuer à maintenir le mot immigrant dans sa connotation négative. C’est refuser de s’y associer parce qu’il a été dévalorisé, alors qu’en réalité, le redéfinir positivement fait partie de notre responsabilité collective.
Les mots façonnent les perceptions. Si les personnes immigrantes elles-mêmes n’osent plus se nommer ainsi, le terme reste prisonnier des stéréotypes et des discours politiques qui l’ont chargé d’un sens injuste.
Alors oui, on peut comprendre qu’on préfère le mot expatrié·e: il sonne mieux, il est perçu comme plus neutre, plus valorisant. Mais quand on choisit le mot juste, celui qui correspond à notre réalité, on participe à redonner ses lettres de noblesse à l’expérience d’immigration. Parce qu’au fond, immigrer, c’est aussi un acte de courage, d’ouverture et d’ancrage qui mérite d’être nommé avec fierté.
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