Quand les mèmes deviennent stéréotypes: le digital blackface 

Par Florence Martin
janvier 26, 2026
blackface
Florence MArtin

Bienvenue dans notre rubrique d’opinions où, Florence, coordonnatrice chez URelles, prend un pas de recul sur notre quotidien de travail en équité, diversité et inclusion (EDI) pour partager réflexions, coups de cœur et constats terrain du moment.


Je vais être honnête d’entrée de jeu: jusqu’à tout récemment, je n’avais jamais entendu l’expression « blackface numérique » (digital blackface, en anglais). Et pourtant, je suis une Gen Z, chroniquement en ligne, consultante en EDI, du genre à tomber dans des rabbit holes éducatifs à 23h un mardi soir juste « pour comprendre un concept de plus ». Alors quand j’ai découvert ce terme, je me suis dit que si moi, je n’avais jamais eu connaissance de ce concept, il y a de très fortes chances que ce soit aussi le cas pour beaucoup d’autres personnes. Je n’ai pas tort n’est-ce pas?

Dans le cadre du Mois de l’Histoire des Noirs, j’avais envie de prendre cet espace pour expliquer ce qu’est le blackface numérique, pourquoi ce n’est pas anodin, et surtout, comment il s’inscrit dans des dynamiques plus larges d’appropriation et de stéréotypes. 

Le blackface numérique, c’est quoi?

Le blackface numérique fait référence à l’utilisation, par des personnes non noires (le plus souvent blanches) d’images, de GIFs, de mèmes ou de vidéos mettant en scène des personnes noires pour exprimer des émotions fortes ou exagérées en ligne. Colère explosive, enthousiasme débordant, sarcasme bien senti, fatigue intense, joie spectaculaire: ces émotions-là sont très souvent incarnées par des corps noirs dans nos communications en ligne.

On retrouve ce phénomène absolument partout! Que ce soit dans les stories Instagram, dans les commentaires TikTok, dans les GIFs envoyés sur Slack ou Teams, dans des présentations internes un peu « funky », dans des textos entre collègues ou ami·es. Et la majorité du temps, c’est probablement fait sans mauvaise intention. Les gens qui les utilisent argumenteraient très probablement que c’est plus expressif, plus drôle, plus vivant. C’est précisément pour ça que le concept est important à nommer.

Des exemples qui risquent de vous sembler (un peu trop) familiers

Soyons honnêtes: vous aviez sûrement déjà des images en tête, mais pour les personnes moins familières avec le sujet, voici quelques exemples parmi les plus connus:

Oprah Winfrey, dont les expressions faciales sont devenues des réactions universelles. Michael Jackson utilisé pour commenter du drama en cours. Tyra Banks qui lance son mythique « I was rooting for you », témoignage de grande déception. Ces images-là circulent depuis des années.

Parler de blackface numérique n’est pas exagéré

Je comprends très bien le malaise que peut provoquer le mot. Il est lourd, chargé, inconfortable. Et il l’est pour une bonne raison.

Historiquement, le blackface renvoie à des pratiques profondément racistes où des personnes blanches se maquillent pour caricaturer les personnes noires, en exagérant leurs traits et en les réduisant à des rôles ridicules et déshumanisés. Le blackface numérique n’est évidemment pas exactement la même chose mais nous n’en sommes pas loin. La logique de fond se ressemble: on utilise l’image, l’expression et l’émotion noire comme outil de divertissement ou d’amplification émotionnelle. On les utilise pour dire « je suis choqué·e », « je juge en silence », « je suis tanné·e », « je suis diverti·e », « je n’en peux plus ».

Le problème réside dans le fait que ces personnes noires sont anonymisées par le mème. Elles ne sont plus elles-mêmes, elles sont instrumentalisées dans un objectif utilitaire: exprimer une émotion pour nos abonné·es numériques. On leur retire leur individualité pour en faire une joke! L’image est sortie de son contexte initial où leur vécu, leur voix et leur intention disparaissent au profit d’une émotion souvent caricaturale. Les personnes noires deviennent les visages du drama, de l’excès, de la punchline. Par cette utilisation, on renforce un stéréotype…

Le problème n’est pas d’avoir ri ou partagé quelques fois ce genre de meme, mais d’ignorer la portée et le fait qu’il s’agit pas là d’une tendance. Ce n’est pas un cas isolé, c’est une tendance qui perpétue une caricature.

Ce que ça perpétue, même quand on « ne voulait rien dire par là »

Le problème avec le blackface numérique, ce n’est pas l’intention. C’est l’impact.

En répétant ces usages, on renforce des stéréotypes déjà bien ancrés. Les personnes noires seraient plus agressives, plus bruyantes, plus intenses, plus drôles, plus dramatiques. Des clichés qui, hors du Web, ont des conséquences très concrètes.

Dans les milieux de travail, par exemple, ces stéréotypes peuvent faire en sorte que des personnes noires sont perçues comme moins professionnelles, trop émotives ou intimidantes lorsqu’elles expriment pourtant des réactions tout à fait normales. Pendant que certain·es peuvent utiliser ces images pour rire ou ventiler, d’autres en paient le prix au quotidien.

Pourquoi, comme personnes blanches, ça nous concerne directement? Parce que ces pratiques s’inscrivent dans des dynamiques de pouvoir bien réelles. Les personnes blanches peuvent emprunter, utiliser, performer des expressions noires, puis retourner à une position socialement sécuritaire. Les personnes noires, elles, n’ont pas cette option.

Reconnaître ça, ce n’est pas se taper sur la tête ni se déclarer une « mauvaise personne ». C’est simplement accepter que nos gestes numériques, aussi banals soient-ils, ont un impact.

En guise de conclusion (promis, sans morale finale)

Si je prends la peine d’écrire cet article, ce n’est pas parce que je suis la vertue incarnée. Bien au contraire! C’est parce que moi aussi, je dois apprendre, déconstruire et me poser des questions inconfortables.

En EDI, l’apprentissage commence rarement par une certitude. Il commence beaucoup plus souvent par un « ouf… je n’avais jamais vu ça comme ça ». Et c’est exactement ce genre de moment que j’espère susciter ici.

Le blackface numérique est parfois difficile à identifier parce qu’il est profondément intégré à nos habitudes en ligne, mais mettre un mot dessus permet de ralentir, de réfléchir et de faire des choix plus conscients.

Dans le cadre du Mois de l’Histoire des Noirs, c’est une occasion de se demander comment la culture noire est consommée, transformée et parfois décontextualisée, même dans des espaces qu’on considère comme anodins.

Et si cet article vous fait dire: « OK… je vais réfléchir à mes prochains GIFs », honnêtement, ce sera déjà beaucoup.


Vous souhaitez aller plus loin dans vos réflexions?

Pour les organisations qui souhaitent aller plus loin, URelles offre une variété de formations pour sensibiliser vos équipes!

Nos formations sont dynamiques et participatives. Nous partageons plein d’exemples et plein d’outils afin que vous ressortiez avec un grand sentiment de satisfaction.


Intéressé à bâtir des cultures plus inclusives?
URelles offre les services suivants :

Dernière actualités

Femmes - Women in the workplace 2025

On l’a lu pour vous: Un recul préoccupant de l’engagement envers l’avancement des femmes

janvier 26, 2026