Est-ce que ça se dit des « yeux bridés »? 

avril 21, 2026
yeux bridés

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Résumé de l’article:
– L’expression « yeux bridés » vient du verbe « brider » un cheval et repose sur une vision occidentale eurocentrée.
– Elle participe à l’homogénéisation des personnes asiatiques et à la diffusion de stéréotypes.
– Des alternatives plus précises comme « yeux épicanthiques » ou « paupières monolides » permettent un langage plus descriptif, tandis que « yeux en amande » doit être utilisé avec nuance pour éviter l’exotisation.

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Dans nos échanges quotidiens, certaines expressions semblent aller de soi… jusqu’au moment où l’on prend un pas de recul et où l’on se demande si elles sont réellement appropriées. Avoir les « yeux bridés » fait partie de ces formulations que l’on entend régulièrement. Après tout, c’est juste un terme pour décrire une forme d’yeux! URelles a décidé de se plonger sur la question et la réponse va peut-être (pas) vous surprendre, mais ça se pourrait bien qu’il s’agisse d’un héritage linguistique un peu daté. Analysons ça ensemble!

Brider… comme on bride un cheval

L’expression « yeux bridés » remonterait au 19e siècle et renvoit au verbe « brider », donc à l’action de mettre une bride ou un bridon à un cheval ou à un âne, c’est-à-dire à l’élément qu’on utilise pour contrôler l’animal. Par extension, « bridé » évoque quelque chose de tiré, resserré, comme si la forme des yeux était « retenue » ou « tirée » vers l’arrière.

Cette image est donc une métaphore occidentale, qui ne repose pas sur une description biologique des traits humains, mais sur une analogie avec l’univers équestre. Déjà, même si on aime les chevaux, on devrait commencer à se dire qu’il ne s’agit pas d’une comparaison particulièrement flatteuse. 

Cette expression est aussi profondément eurocentrée, car les yeux ne sont « bridés » que du point de vue des personnes blanches qui cherchent une manière de qualifier des traits perçus comme différents des leurs. En réalité, pour les personnes asiatiques, il s’agit simplement d’yeux, sans nécessité de les catégoriser ou de les comparer à autre chose. C’est donc une qualification qui n’existe pas de manière neutre ou universelle, mais qui dépend d’un point de vue culturel précis.

Une expression qui perpétue des stéréotypes

Aujourd’hui, l’expression est largement considérée comme problématique, notamment parce qu’elle tend à homogénéiser des populations très diverses. Utiliser l’expression « yeux bridés » pour décrire les personnes asiatiques suppose, à tort, une uniformité des traits physiques au sein de ces communautés, ce qui est faux.

Il existe en réalité une grande diversité de formes d’yeux chez les personnes asiatiques.  Certaines ont un pli épicanthique (le terme anatomique pour décrire des « yeux bridés ») plus ou moins visible, d’autres des paupières simples ou doubles, comme dans n’importe quelle population humaine. Utiliser cette expression contribue donc à renforcer un stéréotype simplificateur. 

De plus, cette forme de yeux n’est pas exclusive aux populations asiatiques. EIle est fréquente chez les nouveau-nés de toutes origines, les peuples autochtones des Amériques, les populations Khoïsan/nilotiques d’Afrique et les Samis de la Scandinavie.

En bref, ces traits ne définissent ni une origine, ni une identité: on peut être asiatique sans pli épicanthique, et avoir un pli épicanthique sans être originaire d’Asie.

Un lien historique avec la trisomie 

L’expression « yeux bridés » a aussi joué un rôle dans des représentations médicales et sociales aujourd’hui discréditées. En effet, ce sont les yeux « bridés » des personnes ayant une trisomie qui ont fait dire, pendant de nombreuses années, que ces gens ressemblaient à des habitants de Mongolie; c’est pourquoi le docteur Down les a appelés « mongoliens » et leur état le « mongolisme ».

Ce qui est problématique dans ce lien historique entre la trisomie et le terme « mongoliens », c’est qu’il repose sur une association totalement arbitraire et réductrice. D’un côté, il a réduit les personnes ayant une trisomie à une seule caractéristique physique, comme si cela suffisait à les définir. De l’autre, il a détourné le nom d’un peuple entier pour en faire un terme médical péjoratif, ce qui n’a évidemment aucun lien avec leur identité réelle.

Résultat: on a créé une double stigmatisation. Tout ça parce qu’on était incapable d’associer les « yeux bridés » à autre chose que les personnes asiatiques.

Un débat qui ne date pas d’hier

Pour les personnes qui se disent: « on ne peut plus rien dire aujourd’hui! », sachez que la question de l’usage de cette expression est discutée depuis plusieurs années, bien avant les débats actuels sur le langage inclusif. 

En 2007, le chef du Parti Québécois André Boisclair avait utilisé l’expression dans un discours pour décrire des étudiants asiatiques qu’il avait côtoyés à Harvard et avait refusé de s’excuser par la suite, affirmant qu’elle n’avait pas de connotation péjorative. Cette déclaration avait suscité des critiques de la part d’organismes spécialisés en relations raciales, illustrant déjà les tensions autour de la perception du terme.

À l’international, un autre cas marquant est celui du groupe de musique The Slants(Les Bridés en français). En 2017, après polémique, la Cour suprême des États-Unis a autorisé ce groupe, composé de quatre membres asiatiques, à enregistrer son nom, malgré sa nature historiquement péjorative. Le groupe a choisi de se réapproprier ce terme de manière revendicative, dans une démarche similaire à d’autres formes de réappropriation linguistique dans les communautés marginalisées (ex. queer, n-word).

Ces exemples montrent à quel point une expression du quotidien, à laquelle on ne pense pas, peut s’inscrire dans des débats sociaux, juridiques et culturels bien plus larges sur le pouvoir des mots.

« Yeux en amande »: une alternative à manier avec nuance

L’expression « yeux en amande » est souvent proposée comme une alternative plus neutre. Il est vrai qu’elle est fréquemment utilisée dans certains contextes, notamment en cosmétique ou en maquillage, pour décrire une forme d’œil sans référence directe à une origine ethnique.

Cependant, son usage en littérature ou dans les descriptions de personnages peut devenir délicat. Lorsqu’elle est répétée ou combinée à d’autres images comme des teints de peau « chocolat » ou « caramel », elle peut participer à une forme d’exotisation ou de fétichisation des traits raciaux. 

C’est quoi l’exotisation? Souvent héritée de la domination coloniale, c’est la tendance à fantasmer et sexualiser des corps racisés, en particulier ceux des femmes, en les transformant en objets de représentation plutôt qu’en individus décrits de manière neutre.

L’expression « yeux en amande » peut être perçue comme moins problématique que « yeux bridés », mais elle n’est pas totalement neutre non plus. Elle reste acceptable seulement lorsqu’elle est utilisée dans un contexte descriptif (ex. en cosmétique) et non pour exotiser ou sexualiser les femmes asiatiques.

Vers des termes plus précis et descriptifs

Qu’est-ce qu’on dit alors? Dans une perspective plus factuelle et inclusive, il est préférable d’utiliser des termes issus de la biologie ou de l’anatomie, comme des « yeux épicanthiques » ou « monolides ». Ces expressions décrivent des caractéristiques morphologiques sans recourir à des comparaisons culturelles ou à des images métaphoriques.

Car, comme on l’a vu, l’expression « yeux bridés » n’est pas neutre: elle est historiquement chargée, imprécise sur le plan scientifique et associée à des stéréotypes raciaux persistants. Aujourd’hui, on privilégie donc un vocabulaire qui décrit plutôt qu’il ne compare, afin d’éviter les stéréotypes et les connotations problématiques. 

Si certaines personnes asiatiques peuvent choisir de se réapproprier des termes ou de se décrire elles-mêmes avec ces mots, leur usage par des personnes extérieures mérite réflexion.  Au final, la seule chose qui bride vraiment les yeux, c’est la fermeture d’esprit!

Foire aux questions

Parce qu’elle décrit les yeux à partir du point de vue des personnes non-asiatiques qui cherchent une manière de qualifier des traits perçus comme différents des leurs. Elle reflète donc un point de vue culturel spécifique plutôt qu’une description universelle.

Non. Il existe une grande diversité de formes d’yeux chez les personnes asiatiques, comme dans toutes les populations. Le pli épicanthique peut être présent ou non et ne définit ni une origine ni une identité.

Elle est souvent considérée comme plus neutre que « yeux bridés », mais elle peut aussi contribuer à l’exotisation selon le contexte, notamment en littérature.


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