Est-ce que ça se dit « téléphone arabe »? 

juillet 7, 2026
téléphone arabe

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Résumé de l’article:
– À l’origine, le « téléphone arabe » désignait la rapidité de la transmission orale, sans lien direct avec la culture arabe, mais dans un contexte colonial et eurocentré en Afrique du Nord.
– Avec le temps, l’expression a glissé vers le sens de « message déformé », comparable à d’autres équivalents comme « Chinese whispers » ou « Russian scandal ».
– Même si elle n’est pas automatiquement discriminatoire au sens légal, son usage peut entretenir des stéréotypes et mérite d’être remplacé par des alternatives comme « bouche-à-oreille » ou « information déformée ».

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Connaissez-vous le principe du téléphone arabe? Ce jeu à l’école où les enfants s’asseyaient en cercle et où le but était de faire circuler une phrase inventée de toutes pièces et de tenter de la garder aussi intacte que possible… pour que ça finisse pour être absolument déformé! Derrière cette petite expression d’un jeu d’enfants se cache pourtant une histoire plus surprenante qu’elle en a l’air. 

Une origine (presque) flatteuse 

À l’origine, le « téléphone arabe » renvoie surtout à une idée de rapidité et d’efficacité dans la transmission orale. Le terme « téléphone » était d’ailleurs utilisé dans son sens étymologique: télé qui veut dire loin en grec ancien, et phone qui signifie le son ou la voix, donc « transmettre au loin par la voix ».

Certaines interprétations situent l’expression au XIXᵉ siècle, dans un contexte de colonisation de la France de l’Afrique du Nord. Des observateurs Français auraient été impressionnés par la vitesse à laquelle les informations circulaient sans technologie, uniquement par la parole. 

C’est donc l’importance accordée à la transmission orale au sein de la tradition arabe qui est ainsi mise en lumière. 

Par contre, contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, elle ne trouve aucune racine linguistique ou culturelle dans les sociétés arabes. Il s’agit d’une construction née d’un regard extérieur, occidental, projeté sur les peuples colonisés de l’époque. 

À ce stade, l’expression ne porte pas encore de jugement négatif en soi. Bien qu’elle provienne d’un contexte de colonisation, elle évoque une capacité de faire circuler l’information rapidement, sans fil ni appareil.

Quand le sens glisse: de transmission à déformation

C’est au XXᵉ siècle que l’expression s’installe davantage dans la langue française… en changeant subtilement de ton.

Peu à peu, ce n’est plus la rapidité qui est mise de l’avant, mais la déformation du message. Le « téléphone arabe » devient synonyme de rumeur, de potinage, de propos déformés ou de « bruits de couloir ». Cela insinue maintenant que lorsque l’on récupère une information, on la modifie un peu avant de la transmettre à son ou sa voisine. 

Ce glissement n’est pas anodin. Il associe progressivement une identité culturelle à une idée de manque de fiabilité dans la transmission de l’information. Et les Français ne sont pas seuls à utiliser ce type d’expression!

En anglais, on parle de Chinese whispers ou de Russian scandal, soit exactement le même jeu d’enfant que le « téléphone arabe » pour nous, francophones. Dans chaque cas, on retrouve un même mécanisme: associer implicitement une idée négative (confusion, déformation, rumeur) à un groupe culturel perçu comme « autre ». 

On voit donc que nombreuses langues, incluant le français, contiennent des expressions marquées culturellement, héritées d’époques où la hiérarchisation des peuples était considérée comme naturelle, que ce soit les personnes arabes, chinoises, russes ou autochtones (on pourrait penser à Eskimo, par exemple).

Est-ce une expression discriminatoire? Le Québec a tranché sur la question!

Au Québec, le Tribunal des droits de la personne a statué, lors de la cause Ferdia c. 9142-7963 Québec inc., en 2021, sur l’utilisation de l’expression « téléphone arabe » dans un contexte de travail.

Dans cette cause, l’employé, de confession musulmane, avait décidé de rencontrer son employeur et d’enregistrer leur conversation afin d’établir une preuve de son congédiement discriminatoire. Durant cet échange, son employeur a utilisé l’expression « téléphone arabe » afin de qualifier comment le cheminement de la plainte de l’employé s’est rendu jusqu’à lui par le biais d’un autre collègue. L’employé a alors allégué que l’expression « téléphone arabe » était  raciste et l’a profondément humilié dans le contexte.

Le Tribunal a statué qu’un propos ne devient pas automatiquement discriminatoire dès qu’il évoque une origine ou une identité. Pour qu’il y ait infraction, un certain seuil de gravité doit être franchi: il faut que les propos soient suffisamment graves pour porter atteinte à la dignité d’une personne de manière significative.

Dans le cas de l’expression « téléphone arabe », la conclusion est nuancée. Le Tribunal a estimé qu’elle relève du langage populaire et qu’elle ne constitue pas, en soi, une façon de dénigrer les personnes arabes.

Cela dit, il a aussi reconnu que son usage peut être perçu comme maladroit ou insensible, surtout dans certains contextes. Autrement dit: ce n’est pas discriminatoire, mais ce n’est pas toujours anodin non plus.

Pourquoi ça peut poser problème (même si ce n’est pas illégal)

Le cœur de la question n’est pas tant l’intention… que l’effet cumulatif.

À force d’être répétée, l’expression associe inconsciemment « arabe » à quelque chose de flou, d’imprécis, voire de peu fiable. Ce sont des petites associations, presque invisibles, mais qui finissent par s’ancrer dans l’imaginaire collectif.

La langue agit ici comme un miroir, mais aussi comme un amplificateur. Et, à force de répétitions et d’associations implicites, certaines représentations finissent par s’ancrer, telle que l’idée, injuste et réductrice, que les personnes arabes seraient moins fiables. 

Des alternatives simples (et tout aussi efficaces)

Bonne nouvelle! Il existe plein de façons de dire la même chose, sans passer par cette expression.

On peut parler de:

  • rumeur
  • information déformée
  • bouche-à-oreille altéré
  • transmission orale déformée

Et on peut simplement parler du « jeu du téléphone » avec les enfants! (D’ailleurs, on a un Est-ce que ça se dit qui aborde le jeu « jouer aux chefs et aux Indiens » si vous souhaitez pousser la réflexion plus loin.)

Au final, oui, l’expression est encore utilisée et comprise. Non, elle n’est pas automatiquement illégale ou discriminatoire. Mais elle traîne aussi avec elle un bagage historique et symbolique qui mérite d’être connu et plusieurs personnes d’origine arabe « n’apprécient pas que leur identité soit réduite à une métaphore négative ».

Ce n’est donc pas tant une question de « corriger » les gens sur l’expression que d’élargir notre vocabulaire. Parfois, simplement comprendre d’où viennent les mots, ça donne envie de choisir les siens autrement.

Foire aux questions

Parce qu’au XXᵉ siècle, son sens a glissé de l’idée de transmission orale rapide vers celle de message qui se déforme au fil des relais, comme dans le jeu du téléphone.

Non. L’expression est née dans un contexte colonial en Afrique du Nord, mais n’a pas d’origine linguistique ou culturelle arabe directe.

Non, pas automatiquement. Dans une décision de 2021, le Tribunal a jugé qu’elle n’est pas en soi discriminatoire, mais qu’elle peut être perçue comme maladroite ou insensible selon le contexte.


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