Quand les équipes sportives pigent dans la culture autochtone

Par Florence Martin
août 16, 2025
autochtone équipe sportive
Florence MArtin

Bienvenue dans notre rubrique d’opinions où, Florence, coordonnatrice chez URelles, prend un pas de recul sur notre quotidien de travail en équité, diversité et inclusion (EDI) pour partager réflexions, coups de cœur et constats terrain du moment.


Vous vous souvenez des Edmonton Eskimos? Des Redskins de Washington? Des Indians de Cleveland? Peut-être même des Redmen de McGill? Ces noms d’équipes sportives, encore bien ancrés dans la mémoire collective, sont loin d’être anodins. Pendant longtemps, et parfois encore aujourd’hui, plusieurs équipes ont utilisé des noms, des logos ou des symboles inspirés des peuples autochtones… sans trop se poser de questions.

À l’époque, c’était normal: les clubs voulaient se donner une image forte, courageuse, combative… et quoi de mieux, pensaient-ils, que d’emprunter des figures autochtones mythifiées pour cela? Il faut dire que l’imaginaire populaire en débordait. Des enfants qui fabriquaient des coiffes de plumes au camp de jour, des barres glacées qu’on appelait « Eskimo »… Toute une génération a grandi avec ces images, sans se douter que cela venait avec un lourd bagage colonial. Quand je vois des photos de moi à l’école primaire habillée (devrais-je dire déguisée) en « amérindienne »,  je dois avouer que ça me serre un peu le cœur aujourd’hui de constater à quel point on trouvait ça banal.

Une vague de changement et des équipes sous pression

Si le mouvement de remise en question a pris autant d’ampleur dans les dernières années, ce n’est pas par hasard. Les appels à la réconciliation avec les peuples autochtones, notamment au Canada à la suite des travaux de la Commission de vérité et réconciliation en 2015, ont ouvert un espace de dialogue inédit. Aux États-Unis, la montée de mouvements comme Black Lives Matter a aussi accéléré les discussions sur la représentation et le racisme systémique.

À cela se sont ajoutées des pressions plus concrètes: des commanditaires (comme Fedex) qui menaçaient de retirer leur appui financier, des partisans et des communautés autochtones qui demandaient des comptes et une couverture médiatique qui ne laissait plus passer ce qui, auparavant, semblait banal. Bref, l’époque où une équipe pouvait se cacher derrière la tradition pour justifier son nom touchait à sa fin. Et franchement, je ne vois pas ça comme une tragédie… au contraire, c’est une preuve de maturité collective.

Soyons honnêtes… si ces changements avaient reposé uniquement sur la bonne volonté des organisations sportives, plusieurs d’entre eux n’auraient probablement jamais eu lieu. Pour ma part, je suis bien contente de ces pressions envers les équipes, car cela les force inévitablement à réellement s’informer sur les racines de leurs noms et les images et donc à comprendre la responsabilité et le rôle qu’elles jouent dans le vivre-ensemble et la cohésion sociale. Chose qu’ils n’auraient sûrement jamais faite autrement (c’est peut-être un préjugé, mais je vais l’assumer sans preuve du contraire!). 

Des qualités dans le sport, des stéréotypes dans la vie

Un argument souvent entendu pour garder ces noms? Ce serait une façon de « rendre hommage ». Plusieurs équipes se sont défendues en disant que les peuples autochtones sont associés à des qualités valorisées dans le sport: la bravoure, la force, l’endurance, la ténacité. On veut incarner leur esprit combatif. Les anciens « Edmonton Eskimos » avaient résisté au changement de nom en justifiant que le peuple inuit représente « la persévérance et la robustesse ». Bref, somme toute positif… en théorie.

Mais quand on y regarde de plus près, ces fameuses qualités sont souvent les mêmes qu’on utilise pour justifier des discriminations dans la vraie vie. On reproche aux Autochtones d’être « trop revendicateurs », « pas capables de s’intégrer ». Ce qui est encensé sur un terrain est pourtant un stéréotype négatif dans la société. Un double standard bien pratique: on s’inspire des images quand ça nous arrange, mais on ignore les réalités vécues. Outch hein? 

Appropriation ou appréciation culturelle?

La ligne est mince entre appréciation et appropriation culturelle. Utiliser un nom ou un symbole autochtone peut sembler positif ou respectueux, mais sans véritable consentement des communautés concernées, sans dialogue sincère et sans retombées concrètes, on tombe rapidement dans l’appropriation.

Autrement dit, même si certaines équipes affirment vouloir « rendre hommage », le risque est grand que cette utilisation serve surtout leurs propres intérêts, soit vendre des billets, des casquettes, des chandails, plutôt que de réellement soutenir les Premiers Peuples. C’est ce terrain glissant qu’il faut éviter.

Apprécier une culture, c’est la connaître, la respecter, la soutenir. Pas l’utiliser comme un costume ou un logo marketing. D’autant plus quand cette culture a été, et continue d’être, marginalisée. Dans un monde idéal, les équipes sportives auraient tissé des liens réels avec les communautés locales, collaboré à la création de symboles respectueux, investi dans des projets concrets. Mais ce n’est (souvent) pas le cas. Pourtant, en tant que coordonnatrice EDI, j’y vois tant de belles opportunités pas si demandantes pour des organisations avec autant de moyens! Du gâchis, à mon avis. 

Des changements (enfin!) dans le bon sens

Heureusement, ça commence à bouger. Certaines équipes ont entendu les critiques, ont consulté les communautés et ont pris la décision de changer de nom: 

Les Washington Redskins ont laissé place aux Commanders

Les Indians de Cleveland ont choisi les Guardians.

McGill a tiré un trait sur les Redmen pour devenir les Redbirds

Certaines équipes, comme les fameux Blackhawks de Chicago, ont refusé de changer de nom, indiquant que leur nom rendait hommage à un grand chef amérindien. Bien que rien n’ait été fait pendant longtemps (la création de l’équipe date de 1926!), depuis environ 10 ans maintenant, l’organisation a établi des partenariats avec des organismes autochtones et, chaque saison, les Blackhawks de Chicago célèbrent le mois du patrimoine amérindien en mettant à l’honneur la culture amérindienne lors d’un match des Blackhawks en novembre. C’est bien, mais ça arrive quasiment 100 ans plus tard… disons qu’il était temps quand même! 

Certains l’ont fait, mais davantage à contrecoeur, comme les Edmonton Eskimos qui sont devenus les Elks. En effet, en février 2020, l’équipe avait déclaré qu’elle conserverait le nom « Eskimos » après que les résultats d’un processus de consultation d’un an se soient révélés peu concluants, mais elle a changé d’avis quelques mois plus tard en raison de la réaction négative de certains sponsors, tels que l’assureur Belairdirect. Cela reste mieux que rien, or, on a appris en 2025 que le nouveau propriétaire de l’équipe tenterait peut-être un retour à l’ancien nom dans quelques années… Où est-ce que je signe NON s’il-vous-plaît?

Au final, même si tout ça ne se fait pas du jour au lendemain (et souvent sous pression!), c’est un pas dans la bonne direction.

Ce que ces changements nous rappellent? Qu’il n’est jamais trop tard pour faire mieux. Oui, ça peut brasser des émotions, des souvenirs d’enfance, un sentiment d’attachement à une équipe, mais l’équité, ça passe aussi par la capacité de se remettre en question. 

Et si c’est vraiment « juste un nom », alors ce n’est pas si dur de le changer, non?


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